Le blog du Quartier Nord

Arhhh

Mame-Fatou Niang : « Les noms de Zyed et Bouna résonneront pour toujours dans notre histoire »

Vingt ans après les révoltes de 2005, le Bondy Blog fait entendre la voix de celles et ceux qui ont été marqués par la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois. Dans le troisième épisode de cette série intitulée « Leur 2005 », Mame-Fatou Niang revient sur les fractures sociales et territoriales toujours à l’œuvre.

Mame-Fatou Niang est autrice et professeure des universités en études françaises du 20ème siècle. Ses travaux portent sur les inégalités sociales et les fractures territoriales dans les quartiers populaires, des phénomènes qu’elle identifie comme étant au cœur des révoltes de 2005. Pour le Bondy Blog, elle revient sur ces événements marquants, sur leur héritage dans les quartiers et sur la manière dont ils ont profondément marqué sa trajectoire personnelle.

Lorsqu’on évoque 2005, les noms de Zyed Benna, de Bouna Traoré, les révoltes… Quels souvenirs cela convoque chez vous ?

Ce sont des vies et des espoirs qui n’aboutiront jamais. C’étaient des petits frères, des enfants. Comme le dit Aya Cissoko, “je ne suis pas personne, je suis l’enfant de quelqu’un», Zyed et Bouna étaient les enfants de quelqu’un. Mais la société a refusé de les reconnaître comme tels. Une partie de notre travail de mémoire est de les voir dans leur ordinaire, dans leur humanité, au-delà du monument que sont devenus leurs noms. Quoi qu’il en soit, ils sont attachés pour toujours à l’histoire de la France.

Dans votre trajectoire personnelle, est-ce que 2005 a marqué un tournant ? Comment l’avez-vous vécu ?

Je vis et travaille aux États-Unis depuis plus de vingt ans. Je fais partie de cette génération « Sarkozy », celle à qui l’on a lancé : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes. » Nous sommes nombreux, issus de l’histoire coloniale française, à avoir quitté le pays à ce moment-là. À l’origine, je devais partir pour neuf mois étudier l’architecture. Et finalement, ces révoltes ont été un déclic.

Je me souviens très bien : j’étais dans ma chambre d’étudiante, devant ma petite télé, à regarder les événements de 2005. J’étais troublée. J’ai décidé de rester aux États-Unis et d’entreprendre une thèse autour de la disparition de Zyed et Bouna, que j’ai soutenue en 2012. J’ai notamment analysé le vocabulaire journalistique utilisé pour parler des banlieues et la manière dont il invisibilise la réalité vécue par les habitants.

Nahel est mort car comme Zyed et Bouna, personne n’a vu que ce n’était qu’un gamin.

Les révoltes de 2005 ont mis en lumière les fractures sociales, l’ampleur des discriminations raciales aussi. Quel regard portez-vous sur l’évolution de ces fractures depuis 2005 ?

Une chose m’a frappée entre la situation de 2005 et ce qu’il s’est passé il y a deux ans. J’ai l’impression que tout a changé, mais que rien n’a changé en même temps. Aussi étonnant que cela puisse paraître, à la suite de 2005, la réponse de l’État a été de mettre en place de nouvelles mesures visant à l’accompagnement des jeunes de banlieue dans les parcours d’excellence pour plus de justice sociale. En revanche, après la mort de Nahel, c’est tout l’inverse qui s’est produit. On a un État qui a été uniquement dans la répression. On le voit avec l’immédiateté, et l’intensité des peines infligées aux jeunes qui ont été arrêtées.

Nahel est mort car comme Zyed et Bouna, personne n’a vu que ce n’était qu’un gamin. Les dénégations, les demandes de contexte après son assassinat, en revanche là-dessus, rien n’a changé.

Aujourd’hui, qualifier la banlieue comme un espace dangereux, étranger à la France, est devenu un discours pleinement assumé

Si vous deviez identifier un changement majeur dans la perception des banlieues depuis les révoltes de 2005, quel serait-il ?

Aujourd’hui, les masques sont tombés. Quand j’observe la manière dont on parle des banlieues, je distingue trois moments clés dans le débat public. Le premier remonte à la fin des années 1980, avec les révoltes des Minguettes, dans un contexte de chômage massif dans le bassin lyonnais. À l’époque, ces mouvements sont perçus comme des révoltes locales. Le deuxième moment, ce sont les révoltes de 2005. Pour la première fois, elles prennent une dimension nationale : la question des banlieues s’impose dans tout le pays. Enfin, en 2015, après la série d’attentats, la banlieue acquiert une dimension globale : elle est directement associée au terrorisme islamiste.

Aujourd’hui, qualifier la banlieue comme un espace dangereux, étranger à la France, est devenu un discours pleinement assumé. Ce territoire est désormais perçu comme un espace à contrôler, et son image est instrumentalisée dans un débat d’extrême droite où se mêlent fantasmes de conflit culturel et théorie du « grand remplacement ».

Dans plusieurs de vos travaux, vous soulignez que les inégalités peuvent également s’apprécier d’un point de vue territorial. En quoi ces émeutes ont-elles révélé l’abandon des quartiers populaires par les pouvoirs publics ?

Dans mon livre Identités françaises, je consacre une étude d’une quarantaine de pages à la cité de la Grande Borne, à Grigny. Cette ville s’est retrouvée à la une de l’actualité après qu’on a découvert qu’un des membres du commando des attentats du 13 novembre en était originaire. Je me suis rendue sur place, j’ai consulté les archives et retracé l’histoire de la création de cette cité. Très vite, j’ai réalisé que dès son origine, tout laissait présager l’exclusion sociale et territoriale que connaîtraient ses habitants.

Je suis retournée plusieurs fois à Grigny, notamment avec des étudiants américains. L’une d’elles, originaire du Texas, m’a dit une phrase qui m’a marquée : « S’il n’y avait pas le drapeau français sur le fronton de l’école, j’aurais cru qu’on était en ex-URSS, au milieu des années 1980. » Cette remarque illustre bien ce que je montre dans mes travaux : la banlieue est le résultat d’une projection politique de l’espace public, pensée dès le départ de manière à produire les inégalités et les fractures que l’on observe aujourd’hui.

Après la mort de Nahel, c’était à la fois bouleversant et tristement révélateur de voir les plus jeunes traversés par les mêmes émotions, la même colère, que nous en 2005

Comment ces événements ont-ils affecté la manière dont les jeunes des banlieues se représentent aujourd’hui ?

Je travaille beaucoup avec des jeunes de Montfermeil et Clichy-sous-Bois, mais aussi avec mes propres cousins. L’assassinat de Nahel a ravivé quelque chose de très proche de ce que nous avons vécu au moment de la mort de Zyed et Bouna. C’était à la fois bouleversant et tristement révélateur de voir les plus jeunes traversés par les mêmes émotions, la même colère, que nous en 2005 — à peu près au même âge qu’eux aujourd’hui. Et je me pose cette question : en 2045, verront-ils à leur tour une nouvelle génération se poser les mêmes questions, après une nouvelle bavure ?

Comment les jeunes peuvent se construire en tant que citoyen français dans ce climat ?

Nous vivons dans un espace infime : on ne nous voit nulle part, et pourtant on nous voit partout. Quand on parle de nous, c’est souvent à travers des situations peu reluisantes. Ça peut paraître simple, presque naïf, mais il faut garder espoir. Trouver en soi les raisons de rêver, les espaces qui permettent encore de se projeter. Il y a aussi un travail de mémoire et d’information à mener. Un jeune de vingt ans aujourd’hui doit savoir ce qui est arrivé à Zyed et Bouna. Nous ne sommes pas ici par hasard : nous sommes le fruit d’une histoire, et dans cette histoire, leurs noms continueront de résonner.

Propos recueillis par Félix Mubenga

Scroll to Top