De Saint-Denis à Toulouse, en passant par Annecy, des mères de quartiers populaires racontent leurs combats contre les violences policières. Qu’elles aient vécu un drame ou non, toutes font le même constat : depuis 2005, les choses n’ont pas changé ou très peu. Et elles en ont marre.
« On est fatiguées », lance Ramissa Slimane. Cette mère de cinq enfants s’est engagée dans la vie associative, pour ne pas revivre les discriminations raciales vécues dans sa jeunesse. Elle rejoint le collectif Pas sans nous, un syndicat des quartiers populaires, puis devient présidente de l’antenne de Toulouse et ses alentours. Depuis, la mère de famille est régulièrement sollicitée par des familles endeuillées pour les soutenir.
Derrière ces décès liés au force de l’ordre, se cachent des vies à reconstruire pour les proches des victimes. Et bien souvent, beaucoup de questions quant aux agissements de la police. Si Ramissa précise que « les policiers ne sont pas tous des criminels », elle assure que « la police fait peur » et que le lien de confiance reste inexistant.
La mère de famille déplore par ailleurs le manque de transparence dès lors qu’un jeune est tué par la police. « On veut savoir ce qu’il s’est passé. Leurs versions sont floues et contradictoires. Comment voulez-vous que les familles fassent leur deuil quand elles n’ont pas de réponses à leurs questions ? ».
Ramissa s’estime chanceuse, car contrairement à d’autres, ses fils lui parlent, lui racontent ce qu’il se passe dans le quartier. « Je suis au courant de tout ! Et c’est très bien parce qu’au moins, je ne tombe pas des nues quand on vient me dire quelque chose », assure-elle, fièrement.
Depuis 2005, au moins 560 personnes sont décédées au cours d’une mission des forces de l’ordre. Des morts dont le nombre augmente continuellement, passant de 10 décès annuel dans les années 2000 à 65 en 2024 (lire notre enquête). Pour autant, certaines choses ont changé et Ramissa salue l’apparition des vidéos, des preuves précieuses qui mettent bien souvent à mal le narratif policier.
Surveiller la police
À Annecy, dans certains quartiers, des mamans ont fait un deal avec les jeunes. À chaque fois que la police passe, elles sont prévenues. Ce qui leur permet de venir rapidement et d’être témoins. « On leur dit de filmer et ne surtout pas céder à la violence. Aujourd’hui, ils sont arrivés à un tel degré de saturation les gamins, qu’on a en face de nous des cocottes-minute », indique Djamila, co-présidente de la section Pas Sans Nous Annecy. Pour établir un lien supplémentaire avec les jeunes, elle confie s’être mise sur les réseaux sociaux. « J’ai la cinquantaine et je me suis mise sur Snapchat et Instagram », rigole-t-elle.
Les habitantes constatent que les institutionnels ne mettent pas ou très peu les pieds dans certains quartiers populaires de la ville. Seule la police municipale passe presque quotidiennement. Avec son lot de violences policières et de verbalisations, même pour ceux qui se trouvent en bas de chez eux, rapportent-elles.
Comme dans d’autres quartiers, ces mères ont vu les dégâts causés par les amendes abusives infligées par les forces de l’ordre. « Ils ne sont même pas encore majeurs, qu’ils sont endettés. En tant que maman, c’est assez douloureux de voir ça. La discrimination elle est là, et ils en font les frais tôt », s’agace Djamila.
« Quand ça continue sur la génération présente, on dit stop ! »
En tant que fille d’immigrés, Djamila se souvient, des contrôles au faciès, des arrestations aléatoires, de la « hagra ». Puis de Malik Oussekine, Zyed Benna, Bouna Traoré et tant d’autres… Ce « passif » est la raison de son engagement. « Quand on voit que ça continue, que ça se reproduit sur la génération présente, à un moment donné on dit stop, il faut que ça s’arrête ! Que ce soit mon gamin, le gamin des autres, ça reste l’enfant de quelqu’un. »
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Entre les actions de ces mères et le travail des éducateurs, le travail de terrain apporte tout de même ses fruits. Selon les habitants, les tensions avec les forces de l’ordre se sont apaisées et les verbalisations ont diminué. Mais les jeunes et les familles restent marqués par les interactions passées.
Les mamans sont vraiment au centre dans la lutte contre les violences policières
« Il y a d’abord la peine, puis il y a la haine, parce que ça, c’est inévitable. Après, il y a vraiment ce désir de justice », explique Lily*, jeune maman de Seine-Saint-Denis. Depuis des années, la trentenaire milite contre les violences policières et plus récemment auprès de Stop Violences Policières. Car depuis, un drame l’a touchée : la perte d’un membre de sa famille entre les mains de la police.
Son combat pour la justice s’accompagne d’une volonté de faire reconnaître les effets de ces violences sur la santé mentale. « Si on n’est pas réparées, on n’arrivera pas à mener le combat et à avancer. »
Une tâche difficile pour les mères issues de classes populaires et de l’immigration. « Les mamans sont vraiment au centre de la lutte contre les violences policières, mais aussi de la lutte de tous les jours, réplique Lily. Elles ont aussi besoin qu’on les enveloppe d’amour et qu’on leur donne de la force et de la détermination. »
La santé mentale affectée
Ramissa rappelle « l’impact désastreux » sur la santé des situations de violences et discriminations. « Un de mes garçons a subi une fouille au corps tous les mois pendant trois mois en grande section de maternelle. Il ne parlait plus, aucun son ne sortait de sa bouche. Après des rendez-vous chez l’ORL, il a fini par expliquer la raison : l’ATSEM le fouillait et ne fouillait que lui qui est nord-africain, et le garçon noir de la classe. Les deux seuls enfants issus de l’immigration… À partir de là, il s’est mis à bégayer. Il a aujourd’hui plus de 25 ans, et il bégaie encore…»
Amanda C, du Réseau d’Entraide Vérité et Justice, veut souligner le poids que peut représenter la lutte. Des combats prenants où il s’avère délicat d’être à la fois victime et soutien. « On essaie de se réparer psychologiquement, physiquement, émotionnellement, et ça prend du temps », explique-t-elle. Suite à un accident de la route et de violences policières dont a été victime son fils – il est toujours vivant -, son quotidien et son militantisme ont changé.
Amanda a réalisé que ces violences-là ont touché tous les hommes de sa famille : son père, son frère et maintenant son fils. Malgré la charge de son engagement, elle insiste sur le fait qu’une multitude d’actions existe et qu’il reste indispensable de s’engager.
Lily, elle, continue d’arpenter les rues pour faire bouger les choses. En souriant à son fils dans la poussette. « Il est petit encore, mais je le fais aussi pour lui. »
Christiane Oyewo
*Le prénom a été modifié