Entre 2005 et 2025, au moins 562 sont mortes lors d’opérations policières. Ce chiffre nous le révélons dans notre enquête publiée avec Basta ! Pour aller plus loin, nous publions une série d’entretiens. Vanessa Codaccioni, professeure d’université en sciences politiques, revient ici sur la longue histoire de la légitime défense policière et tire un bilan alarmant de la situation répressive en France.
Le nombre de personnes tuées par la police ne cesse d’augmenter en France. En vingt ans, le nombre annuel de décès imputables directement ou indirectement aux forces de l’ordre a plus que doublé, comme nous le documentons dans une enquête publiée avec Basta !
Vanessa Codaccioni est professeure d’Université à Paris 8 (Seine-Saint-Denis). Son travail se concentre sur la répression politique, la justice d’exception et les atteintes aux libertés fondamentales. Parmi ses ouvrages, elle a notamment publié “la légitime défense”, aux CNRS éditions en 2018. Entretien.
La légitime défense est régulièrement brandie par les policiers lors des affaires mortelles. Vous le documentez, il s’agit d’une pratique très ancienne de la police et vivement débattu…
La légitime défense est le cadre légal de l’usage de la force par la police. Lorsqu’un policier tire, il est censé être en état de légitime défense, donc il va tout le temps la mobiliser pour justifier le fait d’avoir utilisé son arme.
La police a toujours tué et évoqué la légitime défense, mais on observe en France deux mouvements, dans les années 1970-80 : d’un côté, des soutiens forts aux policiers qui commencent à demander une extension de la légitime défense des policiers, via l’association Légitime défense. Celle-ci recrute des magistrats à la retraite, des commerçants, des artisans qui s’impliquent dans la défense des policiers en réclamant une extension de la légitime défense policière et civile.
Le second grand mouvement concerne les résistances aux tueries policières. C’est le début de la dénonciation et de la scandalisation des morts par la police par arme. En novembre 1972, Mohammed Diab est tué par la police. Ce chauffeur routier de 32 ans est arrêté et placé en garde à vue à Versailles. Il meurt d’une rafale de mitraillettes à l’intérieur du commissariat. La version policière invoque la légitime défense et dit qu’il se serait débattu, qu’il était agité et menaçant. Il y a une mobilisation contre le policier avec un comité de soutien, des mobilisations dans la rue, et l’implication de Michel Foucault qui défend Mohammed Diab.
La question du crime par arme sur des enfants racisés des quartiers populaires, suscitent des mobilisations
Ce mouvement s’accélère à partir des années 1980 avec les mères de la place Vendôme – des mères de famille dont les enfants ont été tués par des auteurs de crimes sécuritaires ou racistes, soit par des policiers. La question du crime par arme sur des enfants racisés des quartiers populaires, suscitent des mobilisations.
À cette époque, les politiques sont contre l’extension de la légitime défense policière. Charles Pasqua a toujours dit qu’il y était opposé car cela été dangereux. Autre élément très important, jusqu’au milieu des années 1980, les syndicats de police majoritaires sont de centre-gauche. Et ils ne veulent pas de l’extension de la légitime défense de la police.
Lors d’affaires mortelles, le récit policier est omniprésent dans les médias. Vous parlez de la construction d’une « vérité policière ».
Il y a deux éléments qui fondent la construction d’une vérité policière. La première est que le policier construit son récit de telle sorte qu’il est apparu comme nécessaire de tirer. Dans ce cadre là, il y a une construction en miroir entre un policier irréprochable qui a bien fait son travail et un individu, certes mort, mais qui était un danger, pour le policier et la société. Cela s’accompagne de la criminalisation post-mortem des morts par la police. On ressort le casier judiciaire, on modifie parfois, souvent, la scène de crime en disant que l’individu était menaçant, qui allait blesser/tuer le policier ou les passants. Et puis si possible, on ressort les mauvaises fréquentations, la drogue etc..
Le deuxième point de la construction de la vérité policière, concerne la gestion des manifestations de rue quand les policiers tirent. Tous les policiers vont s’accorder sur la même version en amont même de l’audition par la police, par la justice ou par l’IGPN. Et la parole policière fait tout le temps autorité. C’est le cas dans les médias, parce que le policier est aussi celui qui fournit l’information au journaliste. Il y a donc un enjeu très fort à croire la parole policière. Mais la parole policière est aussi la plus forte et la plus écoutée dans le tribunal. La famille d’un jeune mort face à un policier n’a quasiment aucune chance : le policier représente l’État.
En 2024, le Bondy blog a recensé cinquante-quatre morts lors d’interventions policières. Ces chiffres sont en forte hausse sur les dernières années. Est-ce aussi le résultat de politiques antiterroristes ?
Bien sûr. Après les attentats du 11 septembre 2001, et surtout à partir des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, on considère que les policiers doivent être plus à même de faire face aux terroristes et de les neutraliser, mot euphémisant pour dire tuer. Il y a une modification de ce pouvoir de mort où on considère qu’il faut abattre les terroristes.
En 2012, l’affaire Bentounsi marque énormément les policiers, les syndicats de police, la droite et l’extrême droite. Amine Bentounsi a été tué d’une balle dans le dos et le policier auteur du tir Damien Saboundjian a été condamné à cinq ans de prison avec sursis. Les revendications policières sur la légitime défense se radicalisent à partir de cette inculpation et arrestation. Et trouvent un débouché avec Charlie Hebdo et le Bataclan. Le syndicat d’extrême-droite Alliance police nationale fait énormément de lobbying auprès des ministres de l’Intérieur et du président de la République. Le syndicat est reçu par François Hollande. Et en 2016, puis 2017, deux lois étendent la légitime défense policière.
L’une de mes grandes thèses dans mes travaux est de dire que l’antiterrorisme contourne l’autorité judiciaire
Dans l’histoire française, il y a eu deux moments où on a exceptionnalisé le pouvoir de mort policier : sous le régime de Vichy et durant la guerre d’Algérie. Mais cela se passe sur un laps de temps assez court avant de revenir à la légitime défense normale. Désormais, c’est la même chose sauf que c’est permanent.
L’une de mes grandes thèses dans mes travaux est de dire que l’antiterrorisme contourne l’autorité judiciaire. Après les attentats de 2015, on a donné énormément de pouvoirs à trois types d’acteurs, les services de renseignement qui ont tout un tas de dispositifs d’exception, l’administration avec le rôle de plus en plus fort du préfet dans la gestion antiterroriste, et les policiers.
Alors que ce pouvoir d’exception ciblait les opposants politiques, vous dites qu’il s’exerce désormais sur les quartiers populaires.
Jusqu’au début de la guerre d’Algérie, le Parti communiste est l’ennemi public numéro 1. Il est la cible de toutes les formes de répression possibles et inimaginables. Puis, il se déradicalise, et le gauchisme devient l’ennemi principal avec les mouvements indépendantistes : corse, basque, guadeloupéen, martiniquais…
Il y a un basculement de l’ennemi politique autour des jeunes racisés des banlieues et des quartiers populaires
À la fin des années 1980, la violence révolutionnaire cesse. Il n’y a alors plus d’ennemis politiques intérieurs très dangereux qui nécessiteraient un tribunal et des moyens d’exception. Or, les policiers et les services de renseignement ont besoin d’une nouvelle cible pour continuer d’exister. Il y a un basculement de l’ennemi politique autour des jeunes racisés des banlieues et des quartiers populaires. Les renseignements généraux vont construire une légitimité autour d’une expertise sur les révoltes urbaines et les émeutes des quartiers populaires.
Faut-il voir un continuum colonial dans la gestion de l’ordre des quartiers populaires par la police ?
C’est indéniable, il y a une gestion coloniale des quartiers populaires. En France, il y a toujours eu une gestion coloniale des individus racisés, dits, jusqu’à une date récente, “nord-africains”. Ces personnes ont toujours été classés parmi les indésirables, à la manière des sans domicile fixes ou des travailleuses du sexe. Certains policiers considèrent les personnes racisées comme des sous-citoyens, des individus, plus à même de commettre des crimes et des délits et à surveiller en priorité.
Quelles issues existent dans ce contexte ultra-sécuritaire ?
La solution serait de désarmer la police. Cela réglerait le problème de la légitime défense et donc, la question du port d’armes policier hors service et des contrôles routiers policiers qui finissent en bavure policière. Les policiers d’élite pourraient conserver leurs armes en cas de d’assaut dans des circonstances très dangereuses, comme le GIGN par exemple.
On ne peut plus revenir en arrière. L’appareil répressif, c’est un monstre qui grossi, grossi, grossi mais jamais on ne l’arrête.
Dans notre situation politico-sécuritaire, la moindre moindre proposition qui permettrait d’enlever un peu de l’exception, de la répression au pouvoir policier est immédiatement rejetée. Qui aura le courage de dire qu’il faut désarmer la police ? On peut entendre ce discours chez La France Insoumise (LFI), par exemple. Mais qui le portera véritablement ? Et qui le votera ? Personne. On ne peut plus revenir en arrière. L’appareil répressif, c’est un monstre qui grossi, grossi, grossi mais jamais on ne l’arrête.
Propos recueillis par Lilian Ripert