Le blog du Quartier Nord

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Aux Antilles, le maintien de l’ordre à l’épreuve de l’histoire coloniale

Vingt ans après les révoltes de 2005, la question du maintien de l’ordre dépasse l’Hexagone. Dans les rues de Point-à-Pitre jusqu’à Fort-de-France, la présence policière réactive un sentiment ancien de domination. Une relation fracturée et empreinte de l’héritage colonialiste et esclavagiste de la France.

En Guadeloupe comme en Martinique, la relation entre la population et les forces de l’ordre s’ancre dans une histoire marquée par la violence d’État. Des grèves ouvrières de 1952 aux soulèvements des années 70, la mémoire de ces mobilisations réprimées dans le sang est toujours présente.

Ces épisodes de révoltes, souvent déclenchés par des actes à caractère raciste, ont laissé de profondes traces dans la mémoire collective antillaise. Plus d’un demi-siècle plus tard, certaines affaires récentes en portent encore l’écho. Claude Jean-Pierre, retraité mort après un contrôle routier à Deshaies en 2020, Didier Assor, atteint de troubles psychiques, tué à son domicile à Trois-Rivières en 2021, Rony Cély, abattu en pleine crise schizophrénique à Goyave en 2024…

Un écho qui s’étend à la gestion des mouvements sociaux et qui illustre la même logique de répression. Les grandes mobilisations de 2009 et 2024 ont donné lieu à des interventions d’une rare violence. Le RRPRAC (Rassemblement pour la Protection des Peuples et des Ressources Afro Caribéennes), organisation à l’initiative de la mobilisation contre la vie chère, a dénoncé des tirs de LBD au visage, des interpellations massives et un usage disproportionné de la force.

Le retour des brigades de CRS

Ces manifestations ont entraîné le retour de la CRS 8, une unité connue pour ses méthodes musclées, pourtant bannie des territoires antillais depuis des décennies. Cette présence ravive de vieux souvenirs : dès 1959, le conseil général de Martinique avait exigé le « retrait de tous les CRS et des éléments racistes indésirables ». 

Pour le chercheur Mathieu Rigouste, « la gestion des mouvements sociaux passe régulièrement en mode contre-insurrectionnel, comme en mai 67 en Guadeloupe, en Martinique ou encore en Kanaky. Le récit d’un État démocratique en “temps de paix” ne vaut que pour certaines populations. » Ce traitement différencié illustre ce qu’il appelle le “boomerang impérial” :

Des dispositifs, des armes et des méthodes sont testés dans les périphéries coloniales

« Des dispositifs, des armes et des méthodes sont testés dans les périphéries coloniales, sur des vies considérées comme sacrifiables, avant d’être importés ailleurs. » Certaines armes, comme les grenades de désencerclement, ont d’abord été utilisées en Algérie colonisée, en Irlande du Nord ou en Palestine avant d’apparaître dans les Outre-mer et les quartiers populaires de l’Hexagone.

L’histoire du maintien de l’ordre révèle un fil rouge : celui d’une violence d’État qui s’adapte aux territoires, mais conserve les mêmes logiques de domination. Et aux Antilles, cette mémoire reste vive, dans les relations entre population et forces de police.

Distance culturelle, méfiance profonde

Le 16 juillet 2020, Keziah Nuissier, étudiant au moment des faits, participe, avec sa mère, à une manifestation pacifique en soutien à trois militants anti-chlordécone placés en garde à vue. « On avait placé des tambours bèlè devant le commissariat [de Fort-de-France] pour pouvoir jouer. C’est comme ça que ça se passe d’habitude en Martinique : il y a de la musique, du chant, de la danse », raconte-t-il.

Ce jour-là, selon son récit, la tension monte lorsque les forces de l’ordre auraient tenté de déplacer les instruments, objets à la fois sacrés et symboliques sur l’archipel, dont le rythme rend hommage aux ancêtres réduit·es en eslavage. Sa mère se serait interposée, Keziah aurait voulu lui venir en aide. « J’ai vu ma mère se faire pousser par un gendarme. J’ai essayé de lui porter secours. À ce moment-là, je me suis pris un coup de matraque. On m’a littéralement passé à tabac. »

Une dizaine de gardes mobiles, envoyés en renfort depuis l’Hexagone, étaient présents. À terre, Keziah perd connaissance avant de se réveiller dans un caniveau. Trois agents le maintiennent au sol et le menottent, raconte-il encore. « Ils m’ont déposé derrière un fourgon. Je me suis pris des coups de pied. Ils m’ont dit : “crève”, “tu n’iras plus en manif”, “sale nègre ». » 

Il raconte qu’un agent lui aurait écrasé les parties intimes, un autre lui aurait enfoncé son pouce dans son œil gauche, opéré récemment. Un riverain, alerté par les cris du jeune homme, a filmé la scène. Blessé à la tête, son sang coule abondamment sur le sol sans que cela ne semble inciter les gendarmes à calmer leur interpellation. Il se verra prescrire 21 jours d’ITT.

Je me suis vu mourir ce jour-là

Cinq ans plus tard, Keziah peine encore à tourner la page. « Je me suis vu mourir ce jour-là »confie-t-il par téléphone, encore marqué. Depuis, les séquelles sont aussi psychologiques : crises d’angoisse, peur persistante, cœur qui s’emballe à la vue d’un·e officier·e. « Ces personnes-là représentent quelque chose. Ils ne fonctionnent pas en tant qu’individus quand ils sont en uniforme. Au final, quand on se fait violenter par cinq, six policiers, on aura peur de tous les policiers. » 

Poursuivi pour « violences sur personne dépositaire de l’autorité publique », le jeune Martiniquais sera jugé début décembre 2025. De son côté, lui a porté plainte contre les forces de l’ordre pour « coups et blessures », « actes de barbarie », ou encore « faux et écritures en faux ». Keziah s’est également adresser au Défenseur des droits. Le procureur de la République a saisi l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale (IGGN) et l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN). À ce jour, aucune de ces procédures n’a abouti.

Une police sans proximité

« La police municipale, ce sont des gens qui sont du coin, qu’on croise au marché. On connaît leur famille, leurs habitudes. Et ça, effectivement, ça peut tout changer », observe Christian Baptiste, député PS, depuis son bureau de l’Assemblée nationale. En Guadeloupe, explique-t-il, la relation aux forces de l’ordre n’est pas uniforme : tout dépend de qui les incarne. « On ne protège pas forcément les gens de la même manière : on les connaît. » 

Cette proximité s’était incarnée avec les “îlotiers”, disparus en 2002 sous Nicolas Sarkozy. Ces agents assuraient une présence quotidienne dans les quartiers, servaient de relais entre la population et les services d’enquête, contribuaient à apaiser les tensions. En 2007, un rapport de l’Institut national des hautes études de sécurité (INHES) constatait déjà les conséquences de leur disparition et recommandait de « renouer les liens avec la population des quartiers », ainsi qu’à repenser les techniques d’intervention.

Aujourd’hui, cette distance se mesure jusque dans les effectifs : en Martinique comme en Guadeloupe, seuls un gendarme sur dix est originaire du territoire, renforçant la distance culturelle et sociale. « Ce n’est pas la présence des forces de l’ordre qui pose problème, c’est leur comportement, surtout sur un territoire qu’elles ne connaissent pas, estime Christian Baptiste. S’il y a une forme de condescendance, ça peut être perçu comme un manque de respect. En retour, il n’y aura pas ce respect réciproque. »

Le poids du passé colonial et esclavagiste

Dans les Antilles, la méfiance envers les forces de l’ordre dépasse les tensions quotidiennes : elle s’enracine dans une histoire de domination, forgée par l’esclavage et prolongé par la colonisation. « Il y a toujours eu un rapport assez spécial entre les forces de l’ordre et les Martiniquais », reconnaît Keziah Nuissier. Pour lui, les forces de l’ordre rappellent encore « l’ancienne armée coloniale ».

Beaucoup de gendarmes qui débarquent ici pensent qu’ils arrivent dans la colonie à papa

Un constat partagé par Jean-Jacob Bicep, porte-parole du Kolèktif Gwadloup kont vyolans a jandam, qui recueille régulièrement des témoignages de victimes de violences policières. « Beaucoup de gendarmes qui débarquent ici pensent qu’ils arrivent dans la colonie à papa ; il ne leur manque plus que leur chapeau blanc de colon », déplore-t-il. Selon lui, cette attitude traduit une mission implicite : « maintenir la Guadeloupe dans une forme de domination. »

Le concept de “continuum colonial” est naturellement mobilisé lorsqu’il est question de violences policières visant les personnes issues de l’immigration post-coloniale. Pour le chercheur Mathieu Rigouste, certaines pratiques policières prolongeraient une logique d’État héritée de l’époque coloniale, allant jusqu’au plus grandes extrémités : « La police tue impunément dans les périphéries coloniales, les quartiers populaires, les prisons ou contre les exilés. »

Pierre Bolotte, l’illustration du continuum colonial

Cette idée se lit aussi dans des trajectoires de haut-fonctionnaires comme celle du préfet Pierre Bolotte, en poste en Guadeloupe pendant les événements de mai 1967. Son parcours en dit long sur la continuité des pratiques : ancien administrateur en Indochine, puis en Algérie, il est envoyé en Guadeloupe après l’indépendance algérienne. Plus tard, en Seine-Saint-Denis, il crée la Brigade anticriminalité (BAC), calquée sur des méthodes de guerre contre-insurrectionnelle.

Elsa Dorlin, co-autrice de Guadeloupe Mai 67, Massacrer et laisser mourirrésume : « Pierre Bolotte a testé, du Vietnam à l’Algérie, des unités de police mobile dédiées à la contre-insurrection. Ces équipes infiltraient, contrôlaient, terrorisaient les civils pour maintenir un état permanent d’insécurité. » À cela s’ajoute, selon elle, un contrôle social brutal : « Il impose aussi des politiques démographiques et migratoires, comme la contraception forcée ou le BUMIDOM (chargé d’envoyer des Antillais en Hexagone entre 1963 et 1981)» Des licences prises sur des corps et des vies noires qui semblent être hérités à la fois des temps coloniaux, mais aussi de l’esclavage.

Les Antilles ont servi de camp de retranchement, un point de chute pour ceux qui quittaient l’Algérie française

Bolotte n’est pas un cas isolé. De nombreux hauts fonctionnaires et militaires français ont été redéployés dans les départements d’Outre-mer après les guerres coloniales. « Les Antilles ont servi de camp de retranchement, un point de chute pour ceux qui quittaient l’Algérie française, explique Elsa Dorlin. Il s’agissait alors de conserver, coûte que coûte, les vieilles colonies, dernier foyer d’insurrection. » 

Cette logique de domination s’est inscrite dans le temps, parfois jusqu’à la mort. Difficile de dresser un bilan exact du nombre de décès causés par les forces de l’ordre aux Antilles. Depuis le “Massacre de la Valentin” en 1952, entre 95 et 200 personnes auraient perdu la vie en Guadeloupe, douze en Martinique. Des chiffres imprécis, mais une réalité bien ancrée : la mémoire des morts continue de parler.

Ambre Couvin et Coralie Chovino

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