Le blog du Quartier Nord

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Les femmes en première ligne contre les homicides policiers

Aux avant-postes du combat contre les homicides policiers, se trouvent majoritairement les sœurs, mères et belles-sœurs des victimes qui mènent une bataille médiatique, politique et judiciaire en parallèle d’un deuil impossible.

« Nous, les sœurs et les mères qui se battent, on essaye de faire vivre nos morts à travers nos voix . » Assa Traoré a un ton grave au téléphone, le 27 octobre 2025, près de dix ans après la mort de son frère Adama, tué par la police le 19 juillet 2016 et vingt ans, jour pour jour, après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré.

Depuis presque une décennie, sa vie s’écrit au rythme du combat pour la justice pour Adama, et par extension, pour toutes les victimes de violences policières. Manifestations, prises de parole publiques, interviews, liens avec les familles d’autres victimes, relations avec les avocats, contre-expertises médico-légales, harcèlement judiciaire… Assa Traoré a dû cesser d’exercer son métier d’éducatrice spécialisée pour se consacrer à la lutte, sans relâche.

Comme elle, nombreuses sont les femmes à avoir pris sur leurs épaules le combat médiatique, politique et judiciaire suite à des homicides policiers. En témoigne la lutte d’Amal Bentounsi, la sœur d’Amine, abattu d’une balle dans le dos en 2012 lors d’une course-poursuite à Noisy-le-Sec. Après une âpre bataille judiciaire, le policier auteur du tireur a été condamné aux Assises à cinq ans de prison avec sursis.

Fondatrice du collectif Urgence notre police assassine, elle a même tenté de porter son combat contre les violences policières au Parlement, en se présentant aux élections législatives en 2024. Trop souvent lacunaires, les enquêtes à charge contre les victimes de violences policières sont empreintes d’irrégularités, de scellés qui disparaissent ou sont détruits « par erreur » et débouchent la plupart du temps sur des classements sans suite ou des non-lieux. Ce qui contraint les familles à réclamer des contre-expertises, à se lancer dans des procédures en appel, des pourvois en cassation… des procédures qui peuvent s’étaler sur plus d’une décennie.

« Il reste nos voix de femmes »

On pense aussi à Ramata et Fatou Dieng, les deux sœurs de Lamine Dieng, Franco-Sénégalais de 25 ans, mort asphyxié sous le poids de cinq policiers dans un fourgon de police à Paris en 2007. Plus récemment, Mounia Merzouk, mère de Nahel, a dû écumer les plateaux de télévision pour réclamer justice pour son fils, mort à 17 ans. « On devrait presque préparer les femmes des quartiers populaires à la mort de leurs frères, leurs fils, voire leur dire de mettre de l’argent de côté pour obtenir la vérité et la justice », regrette Assa Traoré.

Les raisons de cette place prépondérante des femmes dans la lutte médiatique et judiciaire sont plurielles. Et souvent tristement pragmatiques. En 2016, suite à la mort d’Adama Traoré, la répression contre les hommes de la famille Traoré fait rage. Bagui et Youssouf, ses deux frères, sont poursuivis pour violences, outrages et menaces sur huit policiers municipaux et gendarmes, ils sont condamnés à huit et six mois de prison ferme. « Face à la déshumanisation des hommes noirs et arabes, il reste nos voix de femmes, qui les réhabilitent », assure Assa Traoré.

Un danger que Valérie et Émilie ont également vite compris. « Nous avons mis les hommes en retrait de notre lutte pour les protéger, c’était nécessaire », explique Émilie. Dans un café du quartier de la Plaine à Saint-Denis, les deux femmes, respectivement la mère et la belle-sœur du jeune Yanis, décédé à 20 ans à Saint-Denis après une course-poursuite avec une voiture de police, reviennent sur les événements survenus en 2021.

Un combat corps et âme

En juillet 2021, une veillée funéraire est organisée pour Yanis dans le quartier. Des habitants du quartier, dont des enfants, avaient alors été ciblés par des tirs de grenades lacrymogènes et de LBD à la sortie de la salle qui accueillait la cérémonie. Une femme enceinte avait même dû être hospitalisée. « On s’est fait littéralement agresser par la police », se souvient Émilie, qui, quatre ans plus tard, ne comprend toujours pas comment un tel déferlement de violence a pu survenir lors d’une soirée de recueillement

« Un des fils de Valérie est blessé à la main par un policier et on comprend qu’ensuite, un autre est recherché pour être arrêté », poursuit Émilie. Il écopera de six mois de prison avec sursis pour un simple outrage. Dès lors, les choses sont claires : « On isole nos hommes, on n’est plus que des femmes et on y va corps et âme ». 

Depuis le drame, leur vie a basculé. En plus de l’impossibilité de faire le deuil d’un fils, leur quotidien est rythmé par les démarches administratives et juridiques. « C’est des galères judiciaires en permanence. On monte le dossier nous-même, ça nous prend un temps de dingue. » Après un premier classement sans suite de l’affaire, la famille dépose une nouvelle plainte en se constituant partie civile. Le juge d’instruction prononce cette fois une ordonnance de non-lieu. La famille attend désormais un procès en appel.

Le risque de s’exposer à une nouvelle violence

Quand le soutien fait trop de bruit, les familles peuvent faire face à des machines à broyer la mobilisation. « Je suis une femme noire qui parle et ça a toujours dérangé.  Mais quand j’ai fait la Une du Times, j’ai subi un harcèlement extraordinaire. Des menaces de mort et de viol par centaines », se souvient Assa Traoré.

En 2022, un comité de l’ONU a demandé à la France qu’elle poursuive des policiers auteurs d’intimidations en ligne contre Assa Traoré. Le sociologue Éric Fassin le résumait en ces termes dans une note de blog Mediapart : « Le deuil des femmes perturbe les défenseurs de l’ordre public, dès lors qu’il devient un langage politique. »

Une affirmation confirmée par le déferlement de haine subi par Mounia Merzouk le 29 juin 2024. Lors d’une manifestation, la mère endeuillée enfourche une moto pour rendre hommage à son fils fan de deux-roues. S’ensuit une marée d’insultes sur les réseaux sociaux et d’insinuations sur les plateaux de télévision, allant même jusqu’à la soupçonner de ne pas souffrir de la situation. « Quand on a vu ça, ça nous a rendues malades. À partir de ce moment, on a décidé de mettre Valérie en retrait et de ne plus afficher nos visages », déplore Émilie.

« Aujourd’hui encore, j’ai la peur au ventre tous les jours  »

La haine et les intimidations ne se cantonnent pas aux réseaux sociaux. La peur d’un nouveau drame pèse encore quotidiennement sur la famille de Yanis. « Au moins jusqu’en 2023, je sens des intimidations. Les policiers m’abordent dans la rue et me demandent où sont mes fils, souffle Valérie. Aujourd’hui encore, j’ai la peur au ventre tous les jours. Mon plus jeune fils a 16 ans et c’est lui qui ressemble le plus à Yanis », ajoute-t-elle à voix basse.

Sa belle-fille acquiesce et ajoute : « À Saint-Denis, on a le nez dans la police, on ne peut pas sortir sans les croiser. On se dit depuis un moment que la seule solution pour arrêter de vivre dans la peur, c’est de déménager ». 

Si Assa Traoré est devenue une figure publique, soutenue par de nombreuses personnalités à l’instar d’Édouard Louis, Aïssa Maïga, Adèle Haenel ou encore des rappeurs Kery James et Abd al Malik, d’autres combats plus anonymes se mènent en silence, avec autant de ferveur.

Pour une mère et femme noire qui ne sait pas lire et écrire le français, c’est encore plus difficile

Dans le quartier de Villejean, à Rennes, Awa Gueye se bat pour obtenir la vérité et la justice concernant la mort de son frère, Babacar Gueye. Ce jeune Sénégalais de 27 ans est tué de cinq balles par un policier dans la nuit du 2 au 3 décembre 2015 à Rennes. La maman est en France seulement depuis deux ans lors des faits. Ils vivent tous les trois dans un appartement avec le fils d’Awa, âgé de 7 ans à l’époque.

Le matin du drame, Awa l’apprend alors qu’elle est à l’école de son fils. Elle se rend au commissariat. Son Français est encore sommaire à l’époque. « Un policier m’a montré un stylo en disant, c’est un couteau et a mimé de se l’enfoncer dans le ventre. J’ai posé plein de questions : combien de balles Babacar a reçues ? Un policier m’a hurlé dessus, en me disant qu’il avait voulu tuer un policier, alors, on l’a tué ». 

Awa comprend qu’elle va faire face, seule, à la violence des institutions. « Pour une mère et femme noire qui ne sait pas lire et écrire le français, c’est encore plus difficile. Je n’ai pas lâché car ce n’est pas normal de mourir à cause de la police, surtout un homme qui faisait une crise de délire et qui se faisait plus de mal à lui-même qu’aux autres. » 

« Tout ça nous a coûté très, très cher »

Rapidement, Awa et son fils vont recevoir du soutien, notamment de la part du réseau d’entraide des familles de victimes. Mais pour mener un combat qui durera des années et dure encore aujourd’hui, de nombreux sacrifices sont nécessaires. « Mon fils faisait du foot, il a arrêté, moi aussi, j’étais dans un club de sport, j’ai arrêté. J’ai arrêté de travailler pendant deux ans, ça détruit beaucoup de choses.  » 

Les sacrifices financiers font aussi partie de la lutte contre les violences policières. Les procédures et les frais d’avocats coûtent cher aux familles, très souvent issues de milieux populaires. Awa explique avoir dû changer d’avocat à de nombreuses reprises pour en trouver un capable de s’adapter à sa situation. Suite à son pourvoi en cassation, en juin dernier, la Rennaise doit une nouvelle fois changer de défense pour trouver un avocat spécialisé dans la juridiction. « Tout ça nous a coûté très, très cher. »

Les gens se demandent pourquoi on fabrique des t-shirts, mais c’est juste pour couvrir tous ces frais

Dans le cas de la famille Traoré, les contre-expertises médico-légales (environ 5 000 euros par expertise), la poursuite de la défense jusqu’en Cassation (15 000 euros) et le harcèlement judiciaire dont ils se disent victimes représentent des sommes astronomiques pour la famille. « Les gens se demandent pourquoi on fabrique des t-shirts, mais c’est juste pour couvrir tous ces frais ». Ces sommes pourraient être gonflées après le 15 décembre, date à laquelle elle est convoquée au tribunal pour avoir écrit dans « J’accuse », que le gendarme Nicolas Ouali a refusé d’ôter les menottes à Adama lorsqu’il agonisait sur le sol de la gendarmerie de Persan.

Pour briser cet isolement face aux violences institutionnelles, les familles peuvent compter sur des cagnottes solidaires, mais aussi sur le Réseau d’entraide vérité et justice, créé par des familles de victimes. Awa Gueye s’est impliquée corps et âme dans ce réseau. « Il y a beaucoup de familles qui ont subi des soucis de santé, on ne dort plus, on pleure beaucoup, c’est une cicatrice à vie. » Pour elle, la seule réparation possible, c’est que justice soit faite. « On n’arrive pas à faire le deuil tant qu’il n’y a pas justice.  »

Névil Gagnepain et Victoire Radenne

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